dimanche 28 décembre 2014

les center parc ou le soma du peuple.



La lutte de David et Goliath sur la maîtrise de la nature aurait-elle trouvé sa pierre de souche avec les center parc en France?

Je demeurais abasourdie et ne pouvais comprendre le succès de ces petites réserves aménagées jusqu'au jour où, voici déjà quelques années, je fis découvrir à un de mes amis, mon lieu de villégiature préféré: la Lozère. Alors que nous nous promenions sur le causse Sauveterre et que je ressentais la quiétude de l'endroit, là où la terre  a si peu bougé des interventions humaines du fait de sa pauvreté; tandis que mes poumons s’oxygénaient de la pollution de la capitale voici que la jauge d'angoisse de mon ami s'intensifiait...je découvris avec stupeur qu'il avait amené avec lui une petite bouteille de gaz lacrymogène qu'il conservait précieusement dans sa poche tel un talisman et s'était également emparé, après avoir parcouru quelques centaines de mètres dans la forêt, d'un énorme caillou qu'il brandissait farouchement d'une main, tandis qu'il tenait un bout de bois de l'autre comme une massue.
Je me demandais si j'avais amené avec moi un serial killer qui allait me trucider dans les bois de mon enfance, de mes racines lorsqu'il m'expliqua angoissé que c 'était juste au cas où nous rencontrions un agresseur potentiel. Il était abasourdi de mon inconscience de me promener des heures, seule, sans arme ni même téléphone, dans la forêt... "et si je rencontrais un violeur ou assassin?"
C'est sûr que sur le causse, où la population avoisine le zéro absolu (1,4 habitant au km2 sur le causse Méjean, moins que dans le Sahara), il fallait être sacrément malchanceuse pour rencontrer un Landru des bois.
Je craignais plus à vrai dire de croiser un sanglier, une vipère ou en automne à la limite de prendre le tir d'un chasseur que de m' y faire agresser .
En fait, mon ami n'avait jamais été dans un lieu où il se trouvait complètement seul dans la nature.
Parisien, il prenait ses vacances le plus souvent à Deauville, à la mer ou dans quelques circuits touristiques toujours bondés de personnes...cela l'agaçait mais ô combien le rassurait.
Comment alors ne pas avoir peur de ses lieux inconnus, plus de campagne profonde que touristique finalement. C'est déjà, en effet, la terre qui fait la loi là-bas. Un univers si proche de quelques kilomètres et pourtant déjà si  décalé par rapport à la majeur partie de la population.

Cela me rappela combien de mes collègues m'avaient expliqué leur peur du noir complet des campagnes ou du silence absolu des nuits, cette cousine qui enfant voulait du vrai lait (celui dans des packs) et non celui dégoûtant et encore tiède des pis des vaches que nous allions chercher le soir, dans la ferme d'en face, après la traite...ces classes vertes pour montrer les animaux que l'on ne voit plus en dehors de nos tubes cathodiques ou sur le net.

Par ailleurs, une fois son angoisse rassérénée, très vite mon ami s'ennuya car "il n'y avait rien à voir, en fait: à part faire de l'exercice quelle était donc l'utilité de marcher des heures ainsi dans un chemin forestier où tout se ressemblait?"...j'évoquais la volupté des odeurs, des textures, de la lumière de la forêt, ce bien être revigorant sans grand résultat. Idem, lorsque le lendemain nous roulions dans les Gorges du Tarn...Mon ami était blasé et peu réceptif après une trentaine de minute de ce spectacle naturel


Bien sûr, d'aucuns pourraient dire que ses réactions étaient un peu caricaturales mais le succès des Center Parcs répond exactement aux exigences de mon ami: aller dans la campagne, oui! mais dans une réserve domestiquée, rassurante où il est possible de faire des activités afin de ne jamais s'ennuyer, en continuité avec le temps du zapping qui nous martèle notre quotidien...bref, une nature qu'on a spécialement conçue, taillée pour nous...avec des activités pour ne jamais avoir de temps morts: la piscine, du vélo, tir à l'arc...
Nous avons alors l'impression d'être seul mais pas totalement, jamais perdu, jamais d'incident imprévu ....le center parc est le  Disney world de la nature...plus de peur ancestrale du noir, du loup ,de l inconnu...et un rythme à la fois de repos familial de vacances mais où la lenteur, l'ennui, la création n'ont plus cours.

Quand je reviens vers les lieux de mon enfance, dans le sud, à Carcassonne par exemple, j'ai pendant quelques minutes, avant de refaire un effort chronologique, la soudaine impression de voir un château de décor de cinéma ou de Disney, il me faut toucher pour réajuster mon cerveau et me rendre compte que notre vision est devenue tronquée par monde de Disney...
Kundera dans "l'Art du Roman" disait avec justesse combien Kafka avait autant influencé Cervantès que Cervantès Kafka, dans ce sens où nous ne pouvons plus lire Don Quichotte de la même manière à notre époque qu'à celle où ce fut écrit. Nous ne pouvons plus regarder nos monuments historiques sans penser à ceux virtuels qui furent ensuite imaginés. Nous pouvons toujours nous gausser des chinois qui refont à l'identique dans leur pays un château de la Loire, notre esprit est lui-même formenté pour concevoir les images, les événements de cette même manière.

Alors, les paroles d' Huxley, dans "Le Meilleur des Mondes" en 1931 deviennent ô combien prophétique notamment la discussion entre Mustapha Menier et le Sauvage : "Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu'ils veulent, ils ne veulent jamais ce qu'ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l'aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n'ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance des passions et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n'ont pas d'épouses, pas d'enfants, pas d'amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s'empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma."

Il y a toujours eu du Soma:  la religion fut un soma, le pouvoir, le confort, les réseaux sociaux...ces parcs ( ou ceux si prisés des safari en Afrique: allons donc voir les animaux sauvages, les autochtones si rafraîchissants (quoiqu'en Afrique) dans un confort qui nous agrée) sont-ils le reflet du soma de la nature que nous détruisons par ailleurs avec tant d'indifférence? qu'importe tant que le Soleil vert réchauffe nos vieux os.